Je consultai l’horloge, il était temps d’y aller. Dans ma tête, tout était en ordre, dans la sienne, j’y trouverai le sien, diamétralement opposé au mien : lucidité contre logique implacable. Sa scientifique réflexion face à ma psy à deux balles.
Je n’avais rien à perdre et ne voulais rien y gagner. Il voulait lui gagner, il ne pourrait donc qu'y perdre. Il serait affaibli par ses certitudes et je serais apaisée par les miennes.
Je montai dans ma voiture, machinalement me rassurai dans mon rétro. Je devais avoir l’œil sec, pas humide, les traits reposés pas tirés, le teint frais pas fané.
Tout semblait être parfait ! Pour une fois que je me félicitais, je pouvais être fière de moi.
La chance était avec moi, je trouvai rapidement une place non loin de « la Tour de Jade », je m’impressionnai même en me garant dans une demi place ; c’était clair, j’étais d’un zen époustouflant. Je me souvins combien j’avais été si peu sûre de moi lors de notre première soirée dans ce même lieu. Il semblait si brillant que je craignais d’être trop terne, trop quelconque, trop décevante et in fine, je n’ai jamais vraiment su ce qu’il avait pensé de moi. Par contre, je me souviens très bien quand il m’avait déroulé tout son long parchemin dédicacé de tous ses diplômes paraphés et listés du brevet au concours de l’ école d’ingé… enfin d’élites !
Avec le recul, j’en souriais ! L’eau avait coulé sous les ponts et le bel élite avait cessé de m’impressionner.
Je poussai la porte du restaurant et d’un bref coup d’œil cherchai la table que nous avions occupé 9 bons mois plus tôt. Elle était libre. Je décidai donc de l’investir et de m’asseoir le dos au mur histoire d’inverser la situation que je ne voulais pas reproduire. Ainsi placée, je pouvais profiter de l’ambiance de la salle et avoir l’œil sur les occupants comme sur les arrivants.
Fomacho n’était pas à l’heure mais je savais qu’il aurait 10 bonnes raisons et cela ne me dérangeait pas. Dans l’angle à ma gauche, un homme d’une petite trentaine d’années me regardait du coin de l’œil semblant s’étonner de ma solitude. Un moment, je me suis imaginée qu’il allait se lever pour m’inviter à sa table mais c’est le moment que Fomacho choisit pour faire son entrée.
Il portait bien la même chemise blanche et parlait à la serveuse asiatique ; une jolie brunette qui devait lever très haut la tête pour lui répondre. Elle fit un geste vers moi et il courut presque jusqu’à ma table, paniqué, la mine défaite et le cheveu rebelle des mauvais jours.
« Jenny, tu m’as pas attendu trop longtemps j’espère ? »
- Non, juste une petite demi heure mais assieds-toi, ce n’est pas grave !
- Figure-toi que j’arrivais pas à me débarrasser de Lousticat et des autres qui fêtaient le retour d’un pote !
- Ah … je comprends…
- Et pour couronner le tout, j’ai mis une plombe à me trouver une place pour me garer …
- Ah … je comprends…
- Enfin voilà, suis là, c’est le principal !
- Comme tu dis, c’est le principal !
- Héee, tu vas pas commencer à ironiser
- Moi, ironiser ? j’ai l’air d’ironiser …
- Bon, on va essayer de rester calmes, on est là pour passer une bonne soirée et faire le point comme des adultes …
« Le point ? » dis-je tout en dérivant légèrement mon regard vers le gars à ma gauche qui ne me lâchait pas du sien. Le point … ?
- Ben oui le point, c’est bien pour ça qu’on est là non, pour éclaircir la situation définitivement et repartir du bon pied.
- Le bon pied dis-tu … tu crois qu’il y a un bon pied dans notre histoire ?
- Oui, bon, c’est façon de parler, tu vas pas commencer à polémiquer sur chacun de mes mots sans quoi, on ne va pas avancer ! c’est marrant ça cette manie que tu as de couper chaque cheveu en 4 !
- Ah … excuse-moi, c’est vrai que c’est une sale manie, je te l’accorde … donc tu disais … le point ?
- Oui… alors voilà, j’ai bien réfléchi, on a K tout reprendre depuis le début, je suis prêt à faire des efforts de mon côté mais je ne veux pas non plus les faire tous. Un juste équilibre me semble normal dans une relation.
- Et jusqu’à présent, tu as considéré avoir fait tous les « efforts » ou penses-tu qu’ils étaient équitables ?
- Je pense qu’on n'en a pas assez fait d’un côté comme de l’autre … ah ça t’épate ça que j’en sois arrivé à cette conclusion, tu croyais que j’allais tout te coller sur le dos ! et ben non, tu vois, je sais reconnaître mes torts.
- Qui sont ?
- Ah non, je te dis que j’ ai commis des erreurs, on va pas commencer à faire du déballage en plein restau de réconciliation.
- Ah ! forcément … c’est vrai que ta lettre parlait de faire table rase !
- voilà…
- Hum, et tu penses que le fait de juste dire : « nous allons faire table rase » cela va suffire à nous ressusciter d’entre les couples morts ?
- Comment ça morts ? c’est prévu qu’on discute de nos
problèmes.
- Oui mais on ne discute pas on fait table rase !
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