Mercredi 6 février 2008
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Publié dans : ROMAN de Jenny la Martienne
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Par Jenny
Cinq cents kilomètres de trajet en voiture pour rentrer enfin chez soi, ça laissait assez de temps pour retracer
une carrière. Macho, l’œil rivé sur la route et les deux mains à 10h10 sur son volant, débitait sans relâche son flot de paroles. Assise à ses côtés à la place du mort, je me laissais bercer par
les sons que formaient ses mots et de temps en temps happais, ses tranches de souvenirs entre bac sans sable et aujourd’hui.
Fomacho se livrait, se purgeait de ses souffrances oubliées ou refoulées dans quelques
caves humides de sa mémoire. Parfois, il hoquetait et essuyait furtivement une larme que je n’avais pas vue perler. Je restais là, invisible, immobile ; oubliant de respirer pour éviter la
moindre distraction ou interprétation de sa part. Je savais que si je manifestais le moindre geste, il perdrait le fil de ses émotions qui peinaient déjà à se tracer un chemin dans le labyrinthe
de ses réminiscences. Il s’embrouillait, se contredisait, se reprenait, se rassurait puis me regardait, histoire de vérifier que mon regard ne jugeait pas ses faiblesses inhabituelles. Parfois,
ses doigts se crispaient sur le volant, sa mâchoire se contractait et son regard se perdait au loin sur l’autoroute. Il ralentissait ou appuyait sur le champignon au gré des fluctuations de ses
émotions. A deux reprises, il s’acharna sur son klaxon comme pour effrayer quelques démons venus se coller sur son pare brise : « t’as vu », me disait-il ou se disait-il ? Il
accélérait de plus belle, il les écraserait tous, une bonne fois pour toute.
La pluie se mit à tomber, à bombarder la carcasse ferraillée qui nous servait de protection ; la nuit sans lune n’éclairait plus son visage et seuls les phares désormais, embrasaient la
route qui ruisselait. Mes yeux fixaient désespérément la ligne blanche ; Fomacho s’était tu, son regard embué scrutait au loin, des indices sur le chemin à suivre ou un passé à
revisiter.
Je somnolais, luttais contre l’épuisement et sans doute un peu la faim, la
soif…
Je sombrais, émergeais, fixais le halot lumineux qui m’éblouissait mais jamais ne rompais
le silence qui s’était emparé de l’habitacle. Parfois, je tournais mon œil vers le sien, sans bruit, sans même bouger mon visage ; il ne le fallait pas, il balayait son monde et ma place n’y
était pas. Quelles étaient donc les images qui défilaient dans sa mémoire, quelles étaient donc les histoires qu’il se narrait désormais pour lui seul, quelles étaient les souffrances qui
creusaient à jamais ses rides d’expression. Où était ma place dans ce grand vide grenier, dans cette cave à drainer, dans sa vie de l’enfant qu’il avait été et qu’il
ranimait !
Oui, je le sentais bien, point de mots de cet épisode mais tant de sons qui s’échappaient,
suintaient, sillonnaient comme un ruisseau plaintif qui creusait son lit dans une forêt hostile.
Quel était l’enfant qu’il voulait caché, l’adolescent qu’il n’avait pas été ? Qui
était –il celui qu’il aurait rêvé d’être ? Qui avait brisé son innocence d’antan ? Qui, quoi, pourquoi ? Autant de questions que je me posais, auxquelles il répondait dans le
silence de ses non-dits !
Il n’avait que vingt trois ans mais à cet instant, il en avait trois cents. Ce n’était pas
une, mais dix, cent vies qui le tracassaient, qui menaçaient son présent, son demain et qui sait son lointain.
La vie est
une énigme à résoudre et la sienne apparaissait à ce moment précis comme inextricable.
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