Curieusement et presque synchroniquement Sétoufair reprit du service et revint servir ses
potées légumineuses et farineuses à souhait. Nous refîmes bande à trois quand ce n’était pas bande à loustics. Parmi les loustics, il y avait des lousticaires femelles assez critiques à mon égard
surtout depuis, que Fomacho était tombé amoureux de « l’indéfinissable ». Une lousticaire femelle est pire qu’une colocataire lambda, elle se mêle de tout, questionne, inquisite, inonde
les « fomachos » de conseils conjugaux qu’elle n’applique jamais (pas folle). En deux temps, trois mouvements, elle reformate un copain hébété, empêtré dans le guêpier d’une vipère
malfaisante en mec ficelé dans un sac de nœuds.
Après un relooking et nettoyage de cerveau, mon Fomacho affichait peau de croco et œil lubrique. Dès que je tirais la tronche et prenais
mes distances, il se dévoyait et battait de la queue pour le plus grand plaisir des lousticaires du coin. Les humiliations poisseuses glissaient de sa langue verdâtre et je finissais par prendre
en pitié ce pauvre gueux qui se ridiculisait et s’auto détruisait sans ne rien voir venir.
Excédée par un tel comportement et lassée de subir les applaudissements des lousticaires hystériques qui caquetaient devant le paon qui
faisait la roue, je me réfugiai de plus en plus chez Sétoufair.
Sétoufair, le meilleur ami des années lycée de Fomacho faisait les mêmes études d’ingé dans la même école d’ingé ! Impossible de
savoir qui avait suivi qui sur le chemin du choix des études sup. Associés dans les études, associés dans les exploits sportifs mais dissociés sur le plan du caractère et physique. Si le premier
était ultra ordonné, maniaque et pragmatique, le second était désordonné, bordélique et créatif. Si le premier était blond au regard transparent, le second était brun au regard ombrageux. Si le
premier avait toujours les 2 pieds ancrés sur le sol, le second planait toujours au dessus de la lune. L’un était un pipoteur vantard, l’autre un humble rêveur, l’un était pétri d’orgueil,
l’autre pétrissait son pain !
Bref, l’un était le vent et l’autre son moulin. Inutile de chercher qui du vent ou du moulin pouvait se passer de
l’autre ???
Fomacho ne faisait rien sans son Sétoufair et d’ailleurs la bande des loustics klaxonnait à tout va, leur Sétoufair à chaque fois qu’un
problème du quotidien brisait l’ambiance farniente du club. Y’avait le coin des chaises longues et celui qui les achetait, les réparait, les rangeait… Y’avait, le club des trop naz pour bouger
son Q et celui qui n’aimait pas le caller dans un fauteuil… Y’avait, le club des dépressifs et celui qui imprimait à toute heure du jour et de la nuit ! Bref, Sétoufair était le maillon
incontournable sans lequel toute une chaîne s’arrêterait de fonctionner. Et puis, y’avait MOI, « l’indéfinissable » qui ne vivait pas dans l’antre du club des 7 mais qui s’infiltrait
régulièrement et ces derniers temps, à pas de loup.
Je pris le pli de venir régulièrement avant l’arrivée de Fomacho, sachant que Sétoufair qui ne ressentait jamais le besoin de se faire
mousser auprès des profs de l’école rentrait bien avant lui. Cependant, j’évitais de me faire remarquer et rasais les murs du jardin avant de venir gratter à sa porte. Dès qu’il m’apercevait par
son unique carreau, il se précipitait sur moi comme on se jette sur une idée géniale. Son accueil était toujours chaleureux voire réconfortant.
Chez Sétoufair, c’était le règne du grand chaos, la grotte de Géo trouve tout, l’antre du cuisinier de colonie de vacances, la boite à
fourre tout, l’univers du célibataire qui entassait par terre. En entrant, on voulait déjà ressortir pour fuir un lieu apocalyptique mais, mais --- je suis une Martienne et en tant que telle, je
me dois de zapper le « visuel » pour me consacrer sur l’essentiel.
Ce qui était essentiel, c’était de toucher cette forme de l’existentielle que je scrutai dans le regard de Sétoufair quand pendant des
heures, je lui déballai mon grand grenier avec parfois un petit tour au fond de ma cave. Sétoufair avait une capacité d’écoute que n’avait pas Fomacho. Il ne se plaignait jamais quand Fomacho
geignait à longueur de temps. Il buvait mes mots sans ne jamais sembler se lasser de mes histoires qui caracolaient sur des chemins périlleux entre mon bac à sable et mon dernier Bac. Désormais,
lui seul savait combien entre ces 2 bacs, j’avais galéré dans ma peau de martienne. Au fil de mes longs monologues, je finis par comprendre que mon Sétoufair, lui aussi, avait pas mal souffert
des bâtons que certains terriens lui avaient mis en travers d’son chemin.
« T’es une fille incroyablement géniale et incroyablement belle, Jenny ! Crois-moi, tu ne dois jamais te l’ôter de l’esprit et
j’espère que Fomacho en a conscience… »
-Huuumm ! sais pas tu sais ???
- En tout cas, moi je te le dis, tu es la fille la plus merveilleuse…
- Merci, mais faut pas exagérer non plus, je suis normale…
- Tu plaisantes, tu es… tu es au dessus des autres, tu es au dessus du normal !
- Aaaah, non je t’assure que non, je suis juste un peu trop sensible mais ça, c’est chiant, faudrait toujours que je me balade avec ma
combi blindée et ça me plombe de la porter, tu comprends ça je suppose ?
- Oui, mais avec moi, tu peux la laisser à la porte car, t’en as pas besoin Jenny, t’es trop super telle que tu es !!!
- Merci, ça me fait plaisir que tu me dises ça, c’est pas ton copain qui me le dirait !!!
- Ouaiiis mais tu sais, c’est pas de sa faute, il est comme ça mais c’est un super pote sur qui on peut compter ! ouaiii, c’est sûr,
y’a pas de lézard .
- N’empêche, que je supporte plus son cinéma avec la bande, son hypocrisie, ses manigances et depuis quelque temps, sa jalousie déplacée
sous prétexte que je te vois (c’est la lousticaire du 1 qui le lui a dit).
- Aaaah, c’est con ce truc, d’autant qu’il a aucune raison d’être jaloux, on est comme frère, il n’a rien à craindre … c’est con cette
attitude, nooon… ?
- Oui, c’est absurde, mais ça lui ressemble bien ça, de se faire ses petits trips dans sa tête et ensuite me faire ses crises débiles
comme si la fin du monde allait arriver sous prétexte qu’on discute tranquillement de tout et de rien.
- Ouais !!! c’est sûr, y’a pas de quoi fouetter un chat, t’as raison ! Va falloir qu’il se calme avec toi sinon --- je vais lui
en toucher un mot.
- Oui, mais l’air de rien alors, sinon ça va encore être de ma faute !!!!
-T’inquiète !!!