J’avais prévenu Fomacho que j’étais plutôt timide, il m’avait dit : « pas grave » ; son pas grave m’avait rassurée et au fil du temps, je pris l’habitude de débarquer dans son studio autant de fois que je le
pouvais, ce qui le ravissait toujours. Du genre maniaque et fée du logis, le ménage était toujours nickel et j’étais dorlotée à souhait. L’éclat qui traversait ses yeux, chaque fois qu’il me
regardait traduisait sinon son amour pour moi, au moins un intérêt supérieur. Son côté romantique et romanesque me séduisait et ses attitudes bienveillantes endormaient mes défenses
naturelles.
Je savais déjà une chose ; en amour, pour ne pas souffrir, il vaut mieux éviter
d’être 1 : celui qui aime le plus et 2 : se lover dans une douce ouate cotonneuse.
CAR, un beau jour la douce ouate cotonneuse fait place à une vulgaire toile de jute
rugueuse.
Bref, ceci pour dire, que je ne suis pas du genre à voir le prince charmant à chaque coin de
rue (enfin, je ne le suis plus en tout cas).
Pour m’attirer un peu plus chez lui, Fomacho n’hésitait pas à télécharger sur son
PC tous les walt disney (je confesse, j’aime) et je ne compte plus les belles soirées amoureuses passées à ses côtés, avachis et enlacés, sur son clic clac.
Le premier couac entre nous eut lieu lors d’une de ses soirées WD. Dans la journée, il
m’avait tel à la fac pour me dire : « Eh, Jenny ! j’ai téléchargé WD ce matin, ça te dirait de passer ce soir ? », perso, ça ne m’arrangeait pas cette affaire car
j’étais en période d’examens mais ça me faisait peine de le laisser en rade avec son WD tout seul pour la soirée. Alors, grand cœur que je suis, j’ai dit : « okkkk, je passerai ce soir…
bisous ».
Je suis arrivée avec ma tête de crevée mais souriante comme je sais le faire quand je ne
veux rien laisser paraître. Après tout, j’admirais toujours sa capacité à tout mener de front : études d’ingé, ménage, courses, lavage (il avait son lave linge !), repassage, java avec
la bande de loustics d’à côté et cerise sur le gâteau : moi !!!
C’est sûr, Fomacho était un mec irréprochable, génial, serviable, incroyable,
unique…
Au menu de ce soir là : ratatouille --- concoctée par son meilleur ami, locataire du
studio d’à côté (oui, faut quand même dire que c’était plus souvent que les plats arrivaient tout cuits de, de l’autre côté de la cloison.
Ah, je vous ai pas dit !!!! « Sétoufair » partageait quasi tous ses repas avec nous ! En même temps, c’était quand même presque tout le temps lui qui cuisinait bio,
végétarien, sain, équilibré, vitaminé, produits frais, … la bouffe, ça rigolait pas avec lui : « tu es ce que tu manges et tu deviens ce que t’as mangé !!! », c’est pas faux
en plus ; faut pas déconner avec la nourriture, avec toutes les saloperies que les magasins te vendent, vaut mieux gérer le truc et faire tes courses au marché le matin.
Sétoufair, c’était le super ami de Fomacho et c’est clair qu’on pouvait compter sur lui pour
prendre le relais de l’ami dès que l’ami était parti en cours. Le matin, je traînais toujours dans le clic clac tout chaud car je le confesse, je déteste quitter la couche tiède pour jeter d’un
coup mes petons sur le carrelage gelé. Sétoufair, qui semblait l’avoir deviné, débarquait le matin avec son plateau chaud --- chocolat, croissants… direct posé sur l’oreiller tout près de ma tête
cotonneuse.
La première fois, ça m’a surprise d’entendre la porte s’ouvrir et de voir Sétoufair ,assurer
le service de chambre ! Mais ensuite, j’ai fini par en prendre l’habitude et accepter que le meilleur ami vienne voir si je ne manquais de rien, si je n’avais plus besoin de rien, si je
voulais prendre mon repas du midi avec lui (Fomacho mangeant au RU) et si tout allait bien pour moi,et si , sisisi… la liste classique des si quoi !!!
Bon, c’est pas tout ça, mais l’intrusion de Sétoufair m’a écarté de la suite de mon
histoire.
J’étais donc là, affalée sur le clic clac devant WD en buvant mon thé à la menthe quand le
tel de Fomacho sonna. Je résume : « hein…. Non peux pas…peux pas te dis !!!!... non putain ! te dis que peux pas … hein pourquoi peux pas ? et be, fait chier merde !
peux pas quoi !!!! » clic et raccrochage du tel. Moi, intriguée :
- y’a un
problème ?
-non non c’était un
pote !
- ha… ok
Re-sonnerie du tel : « ouaiii, kesss qui y’a encore !!!! …. Putain fais chier, t’ai dit peux pas !!!! quoi pourquoi !!!! ……… Peux pas car je suis planté devant un
putain de WD voilàaaa, c’est bon làaaaaaaaa » clic, tel raccroché.
A cet instant là, précisément--- cet instant là, mon sang ne fit qu’un tour. Mes pieds nus
sur le clic clac virèrent au bloc de glace en une fraction de seconde et j’ai senti comme un truc genre moutarde qui me montait au nez !!! Et me suis dit : « là, Jenny, ce mec se
fout de ta gueule, il se fout de ta gueule, il se fout de ta gueule… Jenny, merde, t’entends, agis, aboie, braille, vocifère, hurle, ameute le quartier, crie au saligaud, au viscard, au … »
Mais, je vous le donne en mille, Jenny a ravalé sa salive, sa moutarde, sa rage et l’air de rien a fait comme si tout était parfait comme dans le merveilleux monde de oui-oui !!! Sisi, je
vous le dis, je l’ai bien fait, enfin : je n’ai rien fait du tout --- du tout !!!!
Mais, le grain de sable venait d’enrayer la mécanique huilée du bonheur parfait. Ma sérénité joyeuse venait de virer d’un coup et je sentais bien que désormais, j’aurai des crapauds qui
sortiraient en sanglots de ma gorge serrée.
Le film terminé, j’enfilai mes bottes, mon manteau et m’éclipsai sans mot
dire.